Enfin ! Ça y est, nous y voilà, mon premier point auteur! Je vous avoue que je suis ravie d’avoir commencé ce projet. 😊 Si vous voulez écouter ma jolie voix (kof, kof !), la version audio est ici ! Si vous préférez la lecture, continuez plus bas !

Alessandro Baricco : l’homme qui fait l’amour à la poésie

Alessandro Baricco est un auteur italien, né en 1958 à Turin. Après des études de musicologie et de philosophie, il rentre dans le cercle des métiers littéraires en devenant rédacteur publicitaire. Il est également journaliste et critique pour des magazines italiens. Les émissions sur la littérature et l’art lyrique qu’il présentent lui font acquérir une vraie notoriété en Italie. Enrichi de toutes ces connaissances, il écrit son premier roman, Les Châteaux de la Colère en 1991, pour lequel il reçoit le prix Médicis étranger en 1995.

C’est avec  Soie, son second roman paru en 1997, qu’il devient un auteur reconnu à l’international. « L’écriture, c’est un métier dangereux et solitaire, qui peut rendre fou », dit-il.  C’est pour cette raison qu’il se tourne vers le cinéma, le théâtre et qu’en 1994, il ouvre une école de narration avec des amis. C’est pour lui très important de mêler la musique à la narration et c’est d’ailleurs visible dans plusieurs ouvrages notamment Mr Gwyn, où on voit le héros dépenser une somme folle pour faire créer des sons d’ambiance qu’il juge indispensable à son travail, mais aussi dans City, qu’il a vraiment écrit dans l’esprit de mêler la musique à sa lecture. Voici donc 5 lectures que j’ai eues envie de partager avec vous.

Soie : son œuvre la plus sensible

L’histoire commence en France, 1860. Pour sauver les élevages de vers à soie contaminés par une épidémie, Hervé Joncour part au Japon. Pendant 4 ans, il va traverser le monde afin de ramener des œufs sains et garantir la pérennité de son village. Là-bas, il va rencontrer une femme. Une femme avec un visage de jeune fille, et des yeux qui n’ont pas une forme orientale.

Où l'amour, tout en retenue, met la délicatesse à nue

Paru en 1997, c’est le roman le plus abordable de Baricco si on ne parle que d’écriture brute et aussi le plus poétique. Dans Soie, il n’essore pas encore les règles de typographie et de la narration comme il le fera par la suite. C’est une lecture qui est très fluide. L’écriture, très épurée, est à la limite du conte, sans rien de superflu. Baricco va à l’essentiel, et le reste, c’est à nous lecteur de l’imaginer, de nous faire l’image mentale de tout ce qui sort du fil de l’histoire. Personnellement, ça ne m’a pas dérangée, mais pour ceux qui aiment les livres avec un minimum de description, et des personnages étoffés, ça pourrait être frustrant.

Le personnage de Hervé Joncourt, jusqu’à un certain point, il regarde sa vie passer de l’extérieur. Il ne l’investit que pendant de brefs moments, pour faire ce qui doit être fait, et il se remet aussitôt en retrait. Il n’y a pas de place là non plus à ce qui n’est pas nécessaire.

Dans Soie, c’est l’amour qui est à l’honneur, mais tout en retenue. Une lecture parfaite pour découvrir la plume délicate de l’auteur.

Emmaüs : quand les souvenirs s’en mêlent

D’un côté, il y a quatre garçons, le narrateur, Luca, Bobby et le Saint. Ils ont 18 ans, et tous les quatre, ils sont élevés dans la foi catholique pratiquante. Ils grandissent dans un cadre où une parole n’est jamais prononcée plus haute qu’une autre, où un geste n’est jamais esquissé en vain, où tout est étouffé par les apparences de convenabilité. De l’autre côté, il y a Andre, une riche aristocrate, une non-croyante, libérée et naturellement très belle. Elle les fascine tous d’une manière ou d’une autre, car si pour eux la beauté est une vertu morale et n’a rien à voir avec le corps, elle, elle incarne l’image de la luxure, du corps libéré et tout en les attirants, cela les inquiète.

Sa jeunesse lui a servie à écrire Emmaüs

Publié en 2012 j’étais curieuse de lire ce livre, principalement parce qu’il aborde la religion. C’est un thème qui ne m’intéresse absolument pas normalement, mais comme c’était Baricco, je me suis lancée. Et j’ai bien fait ! Avec ce roman, on quitte – un peu – le domaine de l’onirique. Parce qu’il y a quelque chose du vécu qui s’en dégage, une expérience du réel qu’on ne retrouve pas à ce point-là dans ses autres romans. Baricco le dit, sa jeunesse lui a servi à l’écriture d’Emmaüs. Il use encore une fois de très peu de mots, mais avec beaucoup de justesse.

Il y a vraiment un clivage entre le cadre dans lequel grandissent les garçons, et celui dans lequel grandit Andre parce que, « leur monde a des frontières physiques très immédiates, et des frontières mentales fixées comme une liturgie ». Elle, elle vit d’une manière complètement opposée. Elle sort la nuit, elle traîne avec des mecs plus âgés, elle monte parfois dans des voitures. Il y a beaucoup d’histoires qui circulent sur son compte et elle s’en fout. Au début du roman, le narrateur et ses amis sont surprotégés du danger des émotions fortes et violentes. On leur a inculqué un refoulement systématique de leurs sentiments. Ils vouent une obéissance absolue à tout ce qui rentre dans le dogme de leur éducation. Ils ne remettent rien en cause. Clairement pourtant, ils ne sont pas prêts à ce qui va leur arriver, et vont tous gérer leurs déboires d’une manière propre à eux-mêmes. C’est à partir de là d’ailleurs que le « nous » qu’ils forment au tout début du récit, va se transformer en « il » et en « moi ». Leurs réactions face aux émotions que va susciter Andre vont engendrer une cassure dans l’entité qu’ils forment à eux quatre.

Andre, elle incarne la femme moderne, car elle ne dépend de rien ni de personne. Il y a vraiment une force qui se dégage d’elle parce que, à aucun moment elle ne fait de compromis sur son indépendance. C’est elle qui choisit, à tous les niveaux, et sa force de décision lui donne un côté insaisissable. J’aurais aimé en savoir plus sur la façon dont elle perçoit ce qu’elle fait, parce qu’on a seulement l’avis des garçons dans le livre. Cela fait sans doute partie du mystère !


Essence de l’éducation de ces jeunes gars, la religion a un rôle important tout au long du livre. Mais il n’est pas question ici d’en faire l’apologie ni de la dénigrer. Baricco fait à la fois sentir la puissance que procure la foi, tout comme le puits dans lequel elle enferme. Et ce, de manière très subtile.

Mr Gwyn : une élégante réflexion artistique

Jasper Gwyn est un écrivain entre deux âges. Il a publié trois romans en Angleterre, qui lui ont assuré un succès et une reconnaissance de la part du public comme de ses pairs. Pourtant, il publie un jour dans un journal une liste de 52 choses qu’il se promet de ne plus jamais faire, parmi lesquelles, écrire un livre. Car, dit-il : « la seule chose qui nous fait nous sentir vivants est aussi ce qui lentement nous tue. »
Et il disparaît, pendant près d’un an.

Au début, il jouit vraiment de sa liberté. Mais au fur et à mesure, il se rend compte qu’un manque se crée autour de lui, un vide autour de l’écriture. Il essaye diverses méthodes pour s’extraire de son besoin grandissant, qui fonctionnent toutes moyennement. Et un jour, il tombe sur un portrait exposé dans la vitrine d’une galerie d’art. Il sait alors ce qu’il va faire. Il va devenir copiste et écrire des portraits. Des portraits, qu’il va réaliser et soumettre à la lecture unique des clients qui les lui commanderont. Le tout, rythmé et orchestré minutieusement par une mise en scène, dont on ignore si elle découle d’une symphonie ou d’un rituel.

Quand la dernière ampoule s'éteint, le portrait est fini

Dans ce livre édité en 2014, Baricco soumet un vrai travail sur la question de ce qu’est un artiste, mais aussi sur tout le processus créatif qui entoure l’élaboration d’une œuvre. Il traite avec une poésie subtile de ce que coûte une production. Financièrement parlant, mais aussi de ce que cela réclame de l’âme. Il va chercher au fond de l’artiste, là où l’idée est la plus pure dans son essence.

Pour accompagner son projet, Gwyn choisit ici d’aborder l’humain dans son ensemble, et pas seulement en tant qu’individu. Car, plus qu’une personne, il voit en eux des histoires et que les gens sont, « une constellation plus qu’une étoile ». Le personnage est entouré par une sorte de mystère délicat tout du long. Il met les gens à nu au propre comme au figuré, tout en ne se livrant lui, jamais. Les rares percées dans l’intimité du personnage, dans le fond de sa psyché sont communiquées par l’auteur. Il est vraiment à l’image de l’écriture de Baricco sur ce roman : élégant.

Ce qui rend aussi sa lecture intéressante, c’est toute l’attente qui se crée au fur et à mesure autour de son projet. Écrire des portraits, cela semble complètement fou, personne n’y croit. Et pourtant, la curiosité s’étoffe au fil des pages.

Une lecture bonus

Je fais un rapide crochet pour vous parler d’un autre des romans de Baricco qui se mêle avec Mr Gwyn parce qu’il y est évoqué. Il s’agit de Trois fois dès l’aube.

C’est un petit roman que j’ai lu dans une guesthouse en voyage, sans savoir que cela succédait à Mr Gwyn. C’était à la fois prenant et intriguant. Alors, si son évocation vous intrigue, sachez qu’il existe !

La Jeune Épouse : le plus érotique

Italie, début du XXe siècle. La Jeune Épouse se présente le jour de ses 18 ans, aux portes de la Famille, pour honorer sa promesse de mariage. Seulement le Fils, son futur époux, est en Angleterre. En attendant son retour, elle va rentrer dans cette étrange famille, et être initiée, petit à petit, aux secrets que chacun renferme. Aux secrets et à bien d’autres choses…

Un roman intime et ritualiste
Un roman intime et ritualiste

J’ai été portée par le rythme et la douce étrangeté installée d’emblée par Alessandro Baricco. Mais j’ai été déstabilisée aussi pendant un moment à cause des changements subits de narration. Ce roman affiche une nette absence de marqueur et de typographie. Il y a des changements narratifs qui surviennent en plein milieu d’une phrase, qui changent non seulement la forme du récit des personnages, mais c’est même parfois le personnage qui change au milieu de la phrase. C’est des aléas toujours soudain, que j’ai eu du mal à suivre au début et qui sont entrés dans ma lecture de façon plus fluide ensuite.


Ici, les personnages ne sont pas nommés, et on ne les reconnaît qu’à la place qu’ils occupent dans la Famille. La Jeune Épouse est un roman qui rentre dans l’intimité des protagonistes d’une façon très impudique et pourtant très douce, très poétique (oui, encore de la poésie !). L’attente du retour du Fils passe presque au second plan, tant toutes les histoires dans l’Histoire se mélangent. Il y a de l’absurde et de l’étrange dans le récit, mais tout est amené avec une telle normalité, qu’on ne se pose pas de question. La sensualité est souvent de mise avec Baricco, mais ici, c’est clairement l’érotisme qui prend le pas.

City : perdue dans un labyrinthe

Je vous l’avoue, j’ai du mal à vous dire de quoi parle ce roman, paru en 2000.
Ce n’est pas une histoire, mais pleins d’histoires, qui s’ancrent dans l’univers des deux personnages principaux. Gould, 14 ans, génie que tout le monde décrit comme un futur prix Nobel, et Shatzy Shell, sa gouvernante complètement barrée. Baricco dit avoir construit City dans l’idée d’une ville. Les histoires sont des quartiers, les personnages sont des rues. Le reste, c’est le temps qui passe, l’envie de vagabonder et le besoin de regarder. On y croise le western que Shatzy imagine à longueur de journées et les matchs de boxe qui se jouent dans la salle de bain de Gould, les professeurs de l’université de ce jeune dernier, et le géant et le muet qui se baladent toujours avec Gould, mais que personne ne voit.

Une lecture bourrée de paradoxes

C’est le livre le plus difficile que j’ai lu jusqu’à maintenant et mon sentiment est très partagé dessus. C’était à la fois un régal et une violente indigestion. D’un chapitre à l’autre, la narration change du tout au tout. Il y a des phrases qui font plus d’une page, et dans lesquelles je me suis perdue avec la sensation de ne pas pouvoir respirer, de ne rien comprendre. Et d’un coup, les dialogues s’installent, ça devient punchy ! J’ai l’impression de lire un sketch comique et décalé, brillamment barré.

C’était plutôt un livre labyrinthe, qu’un livre à l’image d’une ville. Je m’y suis beaucoup perdu et j’ai ressenti beaucoup de frustration à sa lecture. J’ai décidé de lâcher à la moitié de la lecture parce que je trouvais les monologues de Gould sur la boxe vraiment intenables ! J’ai lu plus tard que Baricco a écrit City dans l’idée d’en faire une lecture musicale. Il a pour cela demandé au groupe français Air de composer un album qui accompagnerait la lecture du roman. Une démarche artistique qui m’a décidé à reprendre la lecture. Si vous êtes curieux, allez donc écouter ce que ça donne. Perso, j’ai beaucoup aimé !

Je vous l’avoue, j’ai zappé les monologues sur la boxe et ma lecture s’est retrouvée, d’un coup, beaucoup plus agréable. Le western de Shatzy, digne d’un Sergio Léone, m’a transportée au Far West ! Baricco présente aussi, par le biais des profs de Gould, deux longues analyses dans lesquelles on retrouve son amour pour la peinture et la philosophie. Une sur Les Nymphéas de Claude Monet, et un Essai sur l’honnêteté intellectuelle, qui m’a particulièrement plu. Il y a tout un raisonnement sur la formation des idées et sur le fait que dès lors qu’elles quittent le domaine de la pensée pour être formulées elles se dénaturent et ne nous appartiennent déjà plus. Sujet très lisible et très bien construit.

Ressenti général

Pour terminer sur un bref ressenti global, je dirais qu’il y a un rythme propre qui se dégage de chaque ouvrage. Il peut même y avoir plusieurs rythmes différents, mais très discernables dans un seul même livre. Son style narratif est assez déconstruit en général, on ne retrouve pas les codes et les typographies classiques qui s’appliquent à la littérature.

Énormément de poésie, mais c’est cru et brutal aussi, et parfois déconcertant.

Il y a des chemins narratifs de Baricco avec lesquels je n’ai pas accrochés, mais pour moi, il y a beaucoup d’éclat dans ce qu’il fait. Que ce soit pour transmettre l’amour avec poésie, pour édifier des fables dans des univers réalistes, éveiller la sensualité, parler peinture ou philosophie, rien de m’a laissée indifférente. Il se dégage toujours quelque chose de son écriture.

J’espère que ce premier Point Auteur vous a plus, n’hésitez pas à me faire remonter vos impressions en commentaires, et je vous dis à bientôt !

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